Ahmed Ould Senhoury à Agritrade: "Le débat parlementaire est essentiel pour la pêche durable"

 

Le Dr Ahmed Senhoury est le directeur de l’Unité de coordination du Programme régional de conservation de la zone côtière et marine en Afrique de l’Ouest (PRCM). Le PRCM est une initiative conjointe de quatre ONG intervenant dans la sous-région (UICN, WWF, Wetlands International et Fondation internationale du Banc d’Arguin (FIBA), en partenariat avecla Commissionsous-régionale des pêches (CSRP). Il couvre sept pays : Mauritanie, Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée, Sierra Leone et Cap-Vert.

 

 

Q : Le PRCM est un programme de conservation de la zone côtière. Comment cela se traduit-il dans une région où la population dépend fortement de l’exploitation des ressources halieutiques côtières ?

Si nous souhaitons la conservation de la zone côtière et marine, c’est avant tout au bénéfice des populations locales et avec leur implication. Nous avons par exemple constitué un réseau régional d’aires marines protégées (AMP) dans les pays couverts par le PRCM, qui sont gérées à travers des collaborations avec toutes les parties prenantes, y compris les gestionnaires d’AMP et les professionnels de la pêche. Mais, au-delà de leur valeur de conservation, les aires protégées offrent des biens et services – comme le tourisme, les activités récréatives – qui peuvent contribuer à fournir des moyens de subsistance aux communautés locales. Bien utilisées, les AMP peuvent contribuer efficacement aux programmes de lutte contre la pauvreté.

Les AMP sont bien sûr d’une grande utilité pour la gestion spatiale de la pêche, car ces sites constituent un refuge pour les espèces halieutiques, qui leur permet de se reproduire, et contribuent à la bonne santé des stocks de pêche.

 

 

Q : Pensez-vous que cet outil pourrait aider à réguler l’activité des flottes industrielles, nationales et étrangères, pêchant plus au large ?

Pour l’instant, les AMP sont surtout situées en zone côtière, mais il serait effectivement important de développer des AMP en haute mer. En Mauritanie, par exemple, des études faites ces dernières années par les sociétés de prospection pétrolière en haute mer ont révélé l’existence de zones coralliennes, base d’un écosystème varié, qui méritent d’être protégées. Des initiatives seraient à prendre en ce sens. On peut aussi réfléchir à la manière dont ces outils de gestion spatiale de la pêche pourraient contribuer à diminuer la pression de la pêche, nationale et étrangère, notamment européenne, sur les ressources.

 

 

Q : La mise en place de telles AMP pourrait donc faire partie de la base des futurs accords de pêche ?

De façon générale, il est crucial que les accords de pêche avec toutes les flottes étrangères excluent toute pêche qui est dommageable pour l’environnement. Ensuite, c’est vrai que l’aide à la mise en place d’AMP, côtières et en haute mer, pourrait contribuer à une pêche plus durable. L’Union européenne, qui connaît bien les enjeux de la pêche dans notre sous-région, et qui s’engage pour une pêche durable, doit être un modèle, duquel pourront s’inspirer d’autres acteurs étrangers de la pêche, notamment des pays commela Chine, qui développent aujourd’hui une forte présence dans la région. Un des éléments clés, c’est d’avoir plus de transparence dans nos pays sur l’accès des flottes étrangères à nos ressources.

En novembre dernier,la Confédérationafricaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) a organisé, avec notre appui et celui d’autres ONG, un échange sur la transparence dans le domaine de la pêche maritime.

Les constats sont alarmants : en Mauritanie, un accord a été signé avec une compagnie chinoise, qui octroie à celle-ci un accès aux ressources de pêche pour 25 ans. Cette convention fera venir quelque 25 chalutiers, une dizaine de senneurs et d’autres bateaux – la plupart destinés à pêcher des ressources déjà en état de surexploitation, comme le poulpe. L’accord avec la compagnie chinoise donne aussi accès à la pêche aux petits pélagiques, pour faire de la farine de poisson. Cela va entraîner une compétition importante avec la pêche locale, qui pêche, elle, pour la consommation humaine. Quel que soit le point de vue d’où on se place, il n’y a rien dans cet accord pour le bénéfice à long terme des populations.

Au Sénégal, ce sont des autorisations qui ont été attribuées, dans la plus complète opacité, à des chalutiers russes et d’Europe de l’Est pêchant des petits pélagiques. D’autre part, les informations sur les sociétés mixtes sénégalaises où sont engagés des partenaires, – et des bateaux – étrangers sont presque impossible à obtenir. En Guinée-Bissau, dernièrement, la conclusion d’un accord avec une compagnie émiratie, d'une valeur de 200 millions d'euros par an, a été annoncée. Vous voyez, les exemples ne manquent pas !

 

 

Q : Quelles mesures concrètes pourraient améliorer la situation selon vous ?

Face à cette situation, je dois dire qu’une des mesures proposées par l’UE pour la réforme des accords de pêche pourrait jouer un rôle décisif : la demande de l’UE d’avoir toute la transparence sur l’effort de pêche cumulé dans les eaux de nos pays est essentielle. Non seulement, c’est essentiel pour que l’UE puisse signer des accords de pêche durable, et s’assurer que ses bateaux ne participent pas à la surexploitation, mais c’est aussi essentiel pour les citoyens africains, qui, in fine, sont ceux qui bénéficient, ou qui sont victimes, de la manière dont nos écosystèmes sont exploités.

De mon point de vue, il y a deux niveaux à considérer pour satisfaire cette demande de transparence. D’une part, avec la publication des informations sur les accords permettant à des bateaux étrangers de pêcher dans nos eaux, quelle que soit la forme de ces accords – entre gouvernements, avec des compagnies privées, à travers la constitution de sociétés mixtes, etc.

D’autre part, il faut encourager une meilleure évaluation de nos ressources et de l’impact de la pêche, non seulement sur les espèces ciblées, mais aussi sur les espèces accessoires et sur l’environnement au sens plus large.

 

 

Q : Vous avez mentionné l’importance pour les citoyens d’être impliqués dans ces débats. Comment ce débat citoyen pourrait-il se structurer dans les pays africains ?

Pour le PRCM, un élément central est que les parlements nationaux puissent jouer pleinement leur rôle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques nationales de pêche. C’est pourquoi nous avons facilité la mise sur pied d’un réseau de parlementaires : le réseau régional Alliance des parlementaires et des élus locaux pour l’environnement (APPEL), au sein duquel existe un groupe de travail « Pêche ».

Il faut se rendre compte que nos parlementaires ne sont généralement pas outillés pour comprendre les différents enjeux de la pêche, qui sont souvent assez techniques et complexes. Le réseau APPEL couvre actuellement tous les pays couverts par le PRCM (saufla Guinée, qui est encore en situation de transition) ; on a donc six réseaux de parlementaires nationaux, chacun disposant de l’aide d’un assistant parlementaire. Ces réseaux nationaux se développent rapidement : au Cap-Vert, la moitié des parlementaires sont aujourd’hui membres du réseau national. Ces réseaux nationaux sont fédérés au niveau de la région, ce qui permet des échanges et des débats entre parlementaires, l’organisation de visites de terrain, la participation à des rencontres internationales, etc. Il s’agit d’un cadre tout à fait approprié pour discuter des accords de pêche et de l’accès des flottes étrangères. Sinon, il faut bien dire que ces accords passent comme une lettre à la poste en l’absence de réel débat parlementaire. Les parlementaires du réseau ont d’ailleurs déjà pris l'engagement de soutenir l’adoption et la mise en œuvre dela Conventionsur les conditions minimales d'accès (CMA), qui, justement, inclut les enjeux liés à l’accès des flottes étrangères aux ressources de la sous- région.

D’autre part, le 20 novembre dernier, grâce à une initiative du réseau des parlementaires et de ses partenaires, dont le PRCM, l'Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE, réunie à Lomé, a retenu l’idée de travailler sur l'impact de la réforme de la dimension extérieure dela Politiquecommune de la pêche de l’UE. Une déclaration sur ce sujet sera présentée à la prochaine assemblée paritaire en mai 2012, au Danemark.

Donc, vous le voyez, le réseau se mobilise très fort sur les questions liées à l’accès des flottes étrangères, et en particulier sur les relations avec l’UE.

Mais je pense que les parlements sont également un forum permettant de discuter d’enjeux liés aux accords de pêche avec l’UE qui dépassent le simple cadre de la pêche, comme notamment la question des droits de l’homme.

 

 

Q : Effectivement, sur ce point, l’UE propose d’introduire une « clause droits de l’homme » dans ses futurs accords, ce qui semble poser quelques difficultés dans certains cas, comme les négociations de renouvellement du protocole d’accord avec le Gabon. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que si cette clause est appliquée pour promouvoir le respect des droits de l’homme dans nos pays, en cohérence avec ce qui est prévu par l’Accord de Cotonou, c’est tout à fait recevable. En revanche, si les pays africains ont l’impression que cette clause est utilisée comme outil de pression, cela risque de poser problème. L’important, ce sera de s’assurer, une fois encore, que l’application de cette clause se fasse de façon transparente, sur la base de critères objectifs, et dans une optique de dialogue visant à améliorer les choses si nécessaire. C’est dans cet esprit que l’UE et les pays ACP concernés devraient aborder ces questions.

Source: Agritrade

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24/01/2012

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