Interviw CTA avec DR ahmed mahmoud cherif /RIM

Interview CTA: La réforme de la dimension externe de la Politique commune de la Pêche
Le CTA publie une interview avec le Dr Ahmed Mahmoud Chérif (Mauritanie). Ahmed Mahmoud Cherif, ancien directeur des pêches de la Mauritanie, a, à ce titre, négocié plusieurs accords de pêche avec l’Union européenne. Il est aujourd’hui expert indépendant, spécialisé sur les questions liées au développement du secteur de la pêche en Mauritanie. Il est également président d’une association mauritanienne, Pêchecops (Pour une pêche écologique génératrice de progrès social). A ce titre, Ahmed Mahmoud Cherif était invité comme expert par le Parlement européen, fin juin 2010, pour exposer son point de vue sur l’avenir des relations de pêche entre l’UE et les pays ACP, dans le contexte de la réforme de la Politique Commune de la Pêche européenne
Q: La réforme de la Politique Commune de la Pêche qui est lancée concerne également les Accords de Partenariat (APP). Pensez-vous qu’une réforme des APP soit nécessaire?
D’abord, j’aimerais saluer le débat lancé l’an dernier par la CE sur base du Livre vert pour la réforme de la PCP. C’est un exemple de bonne gouvernance, de volonté de transparence dans la gestion des affaires publiques, une leçon de démocratie dont tous nous devrions nous inspirer. La consultation des acteurs, c’est le meilleur moyen d’élaborer des mesures adéquates, de les faire partager, adopter, et d’en faciliter la mise en œuvre.
Ceci étant dit, une réforme des APP est indispensable. Car ces accords n’ont pas eu les effets bénéfiques escomptés sur le développement de nos pêcheries ACP.
La Mauritanie, qui a signé l’APP le plus important avec l’UE, que ce soit en matière de possibilités de pêche ou de contrepartie financière, en est l’exemple.
Q: Comment la situation de la pêche en Mauritanie a-t-elle été influencée par les accords de pêche successifs avec l’UE?
Les politiques sectorielles adoptées par la Mauritanie ces dernières décennies étaient toutes centrées sur la protection et l’exploitation durable des stocks et sur l’intégration du secteur de la pêche à l’économie nationale. La stratégie qui avait été appliquée durant les années 1987-91, reposait déjà sur les deux éléments qui sont mis en avant aujourd’hui: la domiciliation des captures en Mauritanie et l’ajustement strict de l’effort de pêche au potentiel naturel des stocks, sur base du Maximum Sustainable Yield (MSY).
Mais la quête de recettes budgétaires a mis en pièces cette stratégie, et on a observé une vente massive de licences de pêche aux armements étrangers, y compris européens. Cela a accentué la dégradation de certains stocks comme les céphalopodes. Plusieurs groupes de travail scientifique, - au niveau du COPACE, des commissions conjointes des APP-, ont confirmé les résultats des travaux de l’Institut mauritanien de recherches halieutiques, l’IMROP: ces stocks auraient perdu plus de deux tiers de leur abondance, du fait d’une flottille pléthorique, opérant avec la bénédiction du Gouvernement.
En ce qui concerne l’autre pilier de la politique sectorielle mauritanienne, - la domiciliation des captures-, aujourd’hui, sur les quelques 900000 tonnes pêchées dans la ZEE mauritanienne, seules un peu plus de 10% sont débarquées dans le pays. C’est trop peu que pour pouvoir développer de façon rentable des activités à valeur ajoutée importante. La politique de promotion des produits à forte valeur ajoutée pour l’exportation s’est donc heurtée au manque de matières premières disponibles.
Les APP ont servi au financement de piliers du système d’aménagement des pêches, comme la recherche et la surveillance. Mais la contrepartie financière a été affectée pour l’essentiel à couvrir des dépenses de fonctionnement de ces institutions, alors que les infrastructures de base, et les équipements auxiliaires (navires, laboratoires, équipement de surveillance, etc), financés par d’autre bâilleurs de fonds comme le Japon, l’Allemagne, la France, restaient largement insuffisants.
Il s’agit là d’une mauvaise allocation des ressources financières issues des APP. Elle s’explique par l’improvisation qui est à l’origine de la détermination des montants de cette contrepartie financière, - vu que ces montants sont proportionnels aux possibilités de pêche négociées au bénéfice des navires européens.
Dès lors, soit les deux parties ferment les yeux sur l’efficacité de l’utilisation de la compensation financière, soit les sommes s’accumulent et ne peuvent être absorbées alors que le secteur de la pêche souffre d’un déficit patent d’infrastructures, avec plusieurs projets d’infrastructures qui restent en attente de financement depuis plusieurs années.
D’autre part, le fait que plusieurs centaines de navires européens ne soient pas astreints à débarquer en Mauritanie limite considérablement l’efficacité des différentes mesures de gestion, et constitue un terreau favorable aux activités des navires IUU.
En effet, il est mathématiquement impossible, quelle que soit l’efficacité des instruments de SCS mis en place, de contrôler en haute mer les navires de la pêche industrielle. Aussi,  il est plus difficile de cerner les chiffres de capture de cette flottille, tant en ce qui concerne les espèces commerciales conservées à bord, que les captures accessoires rejetés en raison de leur faible valeur marchande. Basés sur ces chiffres biaisés, la recherche, quelle que soit sa performance, ne peut produire que des résultats approximatifs.
Q: Comment a évolué le secteur de la pêche local?
 Ce qu’on constate aujourd’hui, c’est que le secteur national se réduit à quelques dizaines d’ateliers de congélation, ou de conditionnement de produits frais pour l’exportation, approvisionnés essentiellement par la pêche artisanale.
Actuellement, la pêche artisanale et côtière[2] s’avère être le seul armement national viable. Ces flottes assurent la pleine couverture de la consommation locale, approvisionnent les usines en matière première pour plus de 80%, ont un chiffre d’affaires équivalent à 35% des exportations déclarées, et font vivre une myriade d’activités, générant une valeur ajoutée estimée à 85% du chiffre d’affaires. Elles fournissent aussi 90% des 40.000 emplois du secteur de la pêche. Si on ajoute à cela le fait que ces flottes artisanales et côtières n’utilisent que des engins de pêche dormants, ayant un impact limité sur les éco-systèmes, on peut voir l’ensemble des avantages comparatifs de ce type d’exploitation.
La flottille industrielle, à 80% d’origine chinoise, est, elle, devenue obsolète. La plupart des bateaux ont plus de trente ans, et beaucoup ne répondent plus à des normes strictes de sécurité et d’hygiène. C’est une situation qui se rencontre dans beaucoup de pays de la région où les flottilles industrielles sont vieillissantes.
Q : Vous mentionnez la présence importante de la Chine au niveau de la flotte industrielle. Cette présence est elle encore sensible aujourd’hui à travers de nouveaux investissements ?
Dans les années 90, la Chine avait tiré profit de l’impatience des autorités mauritaniennes pour introduire sa flotte de céphalopodiers, qui a contribué pour une grande part à la surexploitation de ces stocks. Pourquoi? parce qu’à l’époque, elle était la seule, dans le cadre du renouvellement de la flottille nationale, à offrir une solution à la Mauritanie.
Aujourd’hui encore, la Chine investit de manière significative dans le domaine ultrasensible de la valorisation locale des produits, pour laquelle l’UE n’a apporté que des réponses très timides. Or, la domiciliation des captures et leur valorisation est devenue un leitmotiv chez les mauritaniens qui acceptent de moins en moins la situation actuelle où, comme disent de nombreux mauritaniens, ‘on apprend que notre pays est très riche en poissons, mais on n’en voit même pas la couleur’.
En annonçant dernièrement un investissement de 100 millions de dollars dans les activités de transformation des petits pélagiques, la Chine a marqué les esprits et pris un avantage psychologique important, même si, tenant compte de la mauvaise expérience vécue dans les années 1990, avec l’entrée de sa flottille céphalopodière, on devrait être cette fois-ci plus regardant…
Q: L’UE, selon vous vous, n’a apporté que des réponses timides ou inadéquates, aux besoins de la Mauritanie. Quel avenir envisagez-vous pour la coopération et le partenariat de pêche entre l’UE et la Mauritanie?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître après les critiques formulées, de mon point de vue, l’UE a un rôle central à jouer dans le développement durable des pêcheries ouest africaines et leur intégration aux économies locales. Tout d’abord, cela fait partie de ses intérêts et obligations en tant que voisin de ces pays, mais aussi en tant que signataire d’engagements internationaux en matière d’environnement et de développement durable, d’aide au développement et de lutte contre la pauvreté. Mais cela correspond aussi à ses intérêts commerciaux comme principal marché de produits de la pêche, pourvoyeur de biens et services maritimes etc. Pour les partenaires ACP, outre les concours techniques et financiers directs attendus de l’Europe sous forme d’Investissements Directs Etrangers (IDE) dans leur industrie de pêche, la présence européenne constitue une ouverture vers le plus grand marché des produits de la pêche, et un champs ouvert vers la coopération en matière de recherche halieutique, de bonne gouvernance etc.
Q: Pourriez vous détailler ce que vous entendez par coopération en matière de bonne gouvernance?
Il s’agira de mettre en place un cadre de gouvernance permettant une gestion rationnelle et une exploitation durable des ressources, conforme à l’esprit du code de conduite pour une pêche responsable de la FAO (CCPR), avec notamment le renforcement du système de suivi, contrôle et surveillance, une gestion de la ressource basée sur l’ajustement des capacités de pêche au potentiel des stocks, sur la base des meilleures données scientifiques disponibles. Ce cadre, agréé par les deux parties, définirait également les conditions d’accès des armements étrangers au surplus non exploité par les nationaux, et assurerait les conditions d’une totale transparence sur les différentes flottilles autorisées: liste des navires autorisés accessible par internet, etc.
Q: Pour ce qui est des investissements privés et publics, de quelle manière devraient ils être intégrés dans ces futures relations de pêche?
Nos besoins en investissements sont importants. Je citerai en particulier le financement des infrastructures et superstructures nécessaires à la domiciliation des captures: port pélagique, chantier naval pour recevoir et traiter toute la gamme de navires opérant dans la ZEE.
Cette domiciliation des captures introduirait plus de transparence dans la gestion du secteur, avec un suivi plus rigoureux et à moindre coût du mouvement des navires, des statistiques plus fiables, et un accroissement considérable des retombées locales, en termes de valeur ajoutée, de rente prélevée par l’Etat, de recettes en devises, de disponibilités de produits pour le marché local et l’industrie de transformation, sans oublier la création de milliers d’emplois.
Des fonds publics européens devraient être dégagés pour soutenir de tels investissements privés européens dans les industries de pêche des pays ACP.
On pourrait aussi imaginer un système d’aide à l’installation pour les opérateurs européens désireux de s’installer seuls ou en association: viabilisation de terrains, prime à la qualité, etc. La formation des jeunes et des femmes aux métiers de la pêche est également un domaine où les investissements sont nécessaires. On pourrait aussi constituer une banque de projets pour les opérateurs privés: atelier de préparation de produits à haute valeur ajoutée, comme la poutargue, etc – les idées ne manquent pas, et l’UE reste un partenaire privilégié de la Mauritanie pour les concrétiser.
Source
CTA interviews, August 2010
http://agritrade.cta.int/en/content/view/full/5146

courier du cape/belgique



03/09/2010

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